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Nouvelles du Guatemala


Une lettre de réflexion personnelle par Faye Wakling, en novembre 2002

C'est une période de l'année magnifique au Guatemala, avec la fin de la saison des pluies, le début de la récolte du maïs et les célébrations de ceux qui terminent leur cours d'études pastorales, en santé et en théologie, que moi et Pierre avons dirigés dans plusieurs régions du pays. Accompagner des femmes dans leurs études a été un véritable plaisir pour moi. Elles devenaient plus conscientes de leurs propres capacités de dirigeantes et commençaient à partager leur apprentissage au sein de leur propre village. Demain, j'irai dans un petit village où les femmes Kaqchikel partageront leurs réflexions sur les thèmes que nous avons étudiés ensemble cette année-là : c'est-à-dire les droits de la personne, l'économie et la pauvreté au Guatemala, les relations humaines et les systèmes de pouvoir. Pour un grand nombre de ces 25 femmes, c'était la première fois qu'elles participaient à un cours et l'occasion s'est avérée très riche en partage d'expériences de vie. Nous avons analyser les systèmes et les causes de pauvreté et d'oppression qu'elles endurent, et elles se sont faire entendre. Un grand nombre de ces femmes ont appris ce qu'elles savent par tradition orale, et le cours a été l'occasion rêvée pour celles qui ne lisent pas ou n'écrivent pas de recevoir des crédits de l'Universidad Biblico Latinoamericana au Costa Ricapour pour leur participation. L'Institut pastoral de l'université est très flexible quand il s'agit d'aider les collectivités rurales autochtones à former leurs dirigeants. J'ai appris tellement de ces femmes qui ont traversé des temps si violents et qui ont pris part pendant de si longues années aux luttes de leur collectivité pour l'eau, les terres et l'éducation de leurs enfants.

J'ai été témoin des débuts d'un plan à long terme qui préparerait les femmes Mayas à prendre éventuellement le relais pour organiser les études théologiques et bibliques que j'enseigne présentement aux collectivités de la Fraternidad. Deux femmes de cultures mayas différentes - Micaela parle le mam et Carmelina le kekchi - ont pris part à un projet d'entraînement avec moi au cours des 6 derniers mois. En plus de m'aider dans mon travail au sein de différentes régions, elles ont organisé avec moi des séances de formation deux fois par semaine sur les méthodes de sensibilisation populaire et nous avons préparé ensemble le matériel qu'elles pourraient utiliser dans leurs communautés. Micaela est jeune (elle a 22 ans et un enfant de 3 ans), pleine d'énergie et très ouverte à l'apprentissage et à la découverte de nouvelles façons de réfléchir, d'enseigner et d'interpréter la Bible, etc. Carmlina est stable et mature. Elle a la quarantaine, une grande famille, des petits-enfants, etc., une solide expérience dans le domaine de l'église et une grande soif de savoir. Depuis que Carmelina a commencé à suivre le cours avec moi il y a deux ans, elle a aussi suivi tous les autres cours ou ateliers offerts. Elles forment toutes deux un beau tandem avec leurs cultures, leurs langues et leurs talents différents. C'est une équipe formidable. Les collectivités sont ravies de les voir partager le leadership avec moi et, dépendemment de la culture dans laquelle nous travaillons, mes deux collègues sont souvent aptes à enseigner ou à traduire dans leur propre langue.

Le Guatemala continue de faire face à une violence croissante, à la corruption au sein du gouvernement, à la pauvreté qui augmente en plus de la malnutrition sévère, à une crise du café qui a laissé plus de 700 000 travailleurs sans emploi et à de plus en plus de violations des droits de la personne. La mission des Nations Unies au Guatemala a été au moins capable de documenter l'état de détérioration actuel et les attaques faites aux droits des travailleurs et des organisations, mais leur personnel est maintenant considérablement réduit et la mission prendra fin d'ici à la fin de l'année prochaine. Kofi Annan, le Secrétaire général des Nations unies, a visité le Guatemala il y a de cela quelques semaines et a exprimé son inquiétude profonde à propos des violations des droits de la personne, des failles du système juridique et de la violence exponentielle au pays. On ne peut qu'espérer que des pays soutiendront sa cause. Il souhaite que MINUGUA, l'organisme des Nations Unies présent dans le pays, ne soit pas retiré au cours de l'année prochaine. En ces temps d'instabilité, de pauvreté et de violence croissantes, les enfants sont les plus touchés et les plus vulnérables.

Comme je quittais la maison tôt un matin de la semaine dernière, j'ai été accosté par deux jeunes garçons qui me demandaient : « Lustre ? Lustre ? » Ces deux petits de 7 et 8 ans voulaient cirer mes souliers et ils ne faisaient que commencer leur longue et ardue journée de travail – une journée qui ne convient pas à des enfants. Ils font du bon travail et ne demandent que très peu d'argent, mais la plupart d'entre eux doivent remettre une grande partie de leurs gains à ceux qui leur fournissent leur boîte de matériel, les outils de leur profession. Les revenus des enfants sont une nécessité pour la survie de la majorité des familles guatémaltèques qui vivent dans une pauvreté terrible. La plupart des enfants de la rue que nous voyons dans notre petite ville de Xela (le nom maya pour Quetzaltenango) rentrent le soir dans leur famille et pour eux, travailler n'est pas une option. Une organisation locale travaille avec ces enfants, leur offre des occasions de s'éduquer et s'occupe de la formation des adolescents. Ses membres pensent qu'il est important de travailler avec ces familles afin de trouver d'autres moyens de permettre aux enfants d'aller à l'école tout en continuant de contribuer à la survie de leurs familles. Un tiers des enfants de l'école primaire ont laissé tomber l'école l'an dernier parce qu'ils devaient travailler et ce chiffre, bien sûr, ne tient pas compte de la majorité d'enfants qui ne font que travailler et n'ont jamais été à l'école.

Les discussions les plus poignantes que j'ai eues avec les femmes concernaient les marques indélébiles laissées par leur enfance misérable et les a déterminé à offrir une vie différente à leurs enfants. Or quand nous étudions les droits de la personne dans une communauté, le groupe qui travaillait sur les besoins et les droits des enfants (de 6 à 15 ans) a mis le Droit des enfants au travail en tête de liste. Une discussion très ardue et agonisante avec l'ensemble du groupe s'en est suivi. Les femmes parlaient du fait que les familles ne pouvaient survivre si les enfants ne travaillaient pas et ces enfants avaient le droit d'accès aux nécessités de base de la vie. Nous faisions face à un impossible dilemme alors que les femmes luttaient, d'un côté, avec leurs convictions profondes afin de trouver des moyens d'assurer aux enfants une éducation tout en considérant leur besoin de survie. Ces droits sont très bien expliqués par la Constitution du Guatemala sur les Accords de paix et la Déclaration sur les droits de l'Homme des Nations Unies, qui ont été ratifiés par le Guatemala. Mais comment peut-on parler de droits quand il n'y pas de ressources suffisantes pour les respecter ou de volonté de l'État de répondre aux besoins de survie de la population ?

J'utilise souvent des photos de familles, de femmes et d'enfants guatémaltèques que j'ai récolleté dans les communautés mayas et qui les représentent dans leurs tâches quotidiennes comme point central de partage de nos expériences au cours de nos études. Lorsque nous étudions le thème de l'enfance, j'utilise les photos des enfants qui travaillent à la maison, dans les rues et dans les plantations. Je trouve que regarder une photo d'un petit groupe d'enfants qui cueillent du café, une tâche pénible et exigeante, est très dérangeant. Pourtant, dans chacune des communautés où j'ai montré cette photo, les femmes y ont plutôt vu un bon souvenir du temps où leur famille entière travaillait ensemble et, plus important encore, du temps où le travail était rémunéré et il y avait suffisamment de nourriture. Au cours des deux dernières années, des centaines de milliers de travailleurs guatémaltèques ont perdu leurs emplois à cause des plantations de café qui devaient fermer en raison de la chute brutale du prix du café. Il n'y a donc plus d'enfants qui cueillent du café, et ce n'est pas une victoire contre le travail des enfants !

Les enfants sont ceux qui, inévitablement, souffrent le plus des crises sociales et économiques. Dans la région est du pays qui subsistait presque entièrement grâce au travail dans les plantations de café maintenant fermées, les enfants meurent de faim et rien n'est fait pour qu'on leur apporte de l'aide suffisante ou qu'on trouve des solutions à long terme. La situation à laquelle fait face la famille d'une de mes amies proches, qui dirige la communauté de la région de l'Alta Verapaz, est un exemple poignant de la dualité qui habite ces femmes. D'une part, elle est déterminée à donner un meilleur avenir à ses quatre enfants, mais de l'autre, elle doit aussi affronter des obstacles qui semblent insurmontables. Maria a vécu toute sa vie dans une petite maison sur une plantation où son mari travaillait, mais il y a six mois, le travail s'est arrêté et le propriétaire de la plantation a décidé de vendre ses terres, de même que les maisons des travailleurs à un prix dérisoire. La famille de Maria a été forcée de déménager et de s'installer dans une autre communauté dans laquelle il n'y avait pas d'école. Elle a dû habiter dans une petite maison qui a été inondée il y a trois mois, et sa famille a tout perdu. Malgré tout, Maria continue de voyager 14 heures pour prendre part aux réunions de notre organisation et, à chaque fois, l'une de ses filles l'accompagne. L'horizon des ses filles s'élargit alors qu'elles voyagent et écoutent, observent et voient leur mère revêtir un rôle nouveau, très différent de celui qu'elle tient à la maison.

Ce changement a l'effet d'une vague qui submerge lentement le pays, suscitant des possibilités et de nouveaux défis. De plus en plus d'enfants mayas ont suivi un cursus scolaire, même s'il est incomplet, y compris des jeunes filles, dont les mères de la génération précédente n'avaient pas le droit d'aller à l'école. Il y a cependant un prix à payer. La majorité des écoles exigent que les élèves portent un uniforme. Cela signifie que la robe traditionnelle qui fait partie intégrale de l'identité de la femme maya doit être mise de côté pour aller « de l'avant ». Un grand nombre de parents, qui se souviennent douloureusement d'avoir été ridiculisés et abusés dans leur enfance parce qu'ils ne parlaient que la langue maya, ne parlent maintenant que l'espagnol à la maison pour protéger leurs enfants d'une telle honte et de la discrimination. Ils ouvrent des portes à leurs enfants vers un futur très différent, mais les enfants sont maintenant confrontés aux difficultés de vivre dans des mondes différents. Leur défi est de trouver le chemin pour continuer à valoriser leur identité en tant que peuple maya alors que les systèmes d'éducation et les forces sociales tendent vers une autre direction.

J'entends si souvent des parents et des grands-parents qui, face au présent climat de violence, de corruption et de pauvreté croissante au Guatemala, expriment des mots d'espoir. Ils attendent, avec une patience et une foi exemplaire, que leurs enfants et petits-enfants soient les pionniers d'un changement à long terme. La moitié de la population a moins de 15 ans et les enfants doivent trouver leur chemin au travers des conflits, du dysfonctionnement et de la destruction qui ont suivi 36 ans de guerre. C'est l'espoir, c'est la foi.

« Un jeune enfant les guidera... » Est-ce que cet enfant, ces enfants, auront les besoins fondamentaux de survivre, de grandir et d'être les porteurs de l'espoir pour l'avenir ?

Au moment où je vous fais part de mes inquiétudes, nous entrons dans la période de l'avent

au cours de laquelle on se prépare à promouvoir la paix dans un monde qui ne connait pas la paix et on recherche l'espoir dans un monde qui fait peur, qui est agressif et désespéré. Dans toutes ses batailles, le peuple du Guatemala continue d'espérer, de ne pas se décourager et de se tourner vers l'avenir, ce moment où leurs enfants et leurs petits-enfants connaîtront la paix. Qu'il en soit ainsi.

Abrazos, Faye