La Banque mondiale doit cesser d'agir comme un usurier
par Derek MacCuish
En janvier, le Canada a arrêté d'endosser son rôle d'usurier et a cessé de collecter les dettes des pays les plus pauvres. En fait, tous les pays riches s'engagent à annuler la dette d'une manière ou d'une autre. En tant qu'hôte pour le G7qui se réunit la semaine prochaine, l'Italie a proposé d'amener l'allègement de la dette encore plus loin.
Tous ces engagements envers l'allègement de la dette semblent terrifier la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Ils sont inquiets qu'on leur demande de faire pareil.
Les deux institutions n'ont cessé de faire des discours et de produire des rapports énonçant qu'ils ne peuvent agir comme les autres créditeurs et annuler la dette du tiers-monde. Pourquoi pas ? Les arguments semblent essentiellement reposer sur l'importance de collecter les dettes pour pouvoir accorder d'autres prêts par la suite.
Dans un nouveau document intitulé « Annulation de la dette à 100 % ? La réponse du FMI et de la Banque mondiale », on utilise une rationalisation du genre Alice aux pays des merveilles. Le document se base sur l'idée que les institutions comptent sur l'argent des pays pauvres pour pouvoir lutter contre la pauvreté.
En acceptant implicitement que la Banque mondiale ait la marge manœuvre nécessaire pour éliminer les dettes, ce document vise à nous sensibiliser à l'idée que l'annulation totale de la dette se traduira « probablement » par une position affaiblie pour la Banque mondiale en matière de capital. En effet, lorsqu'ils sont acculés au mur, les Banquiers mondiaux admettent que leurs préoccupations principales reposent sur les intérêts des actionnaires. D'une part, la Banque mondiale a surpassé les attentes en générant des profits de 2,3 milliards de dollars l'an dernier, ce qui représente 50 % de plus que l'année précédente.
Le FMI insiste, d'autre part, sur le fait que l'annulation de la dette se traduira par la fermeture des Facilités pour la réduction de la pauvreté et la croissance (FRPC). Les chances sont minces pour attirer la sympathie des communautés des pays du tiers-monde. FRPC est la nouvelle appellation pour le programme d'ajustement structurel du FMI, lequel est largement réprouvé et cible de demandes pour qu'il soit arrêté de toute façon.
En attendant, le dernier Rapport sur le développement humain des Nations Unies vient juste de sortir. Il nous rappelle qu'un tiers des gens extrêmement pauvres du monde, qui vivent avec moins d'un dollar par jour, habitent dans des pays qui s'éloignent de plus en plus de leurs objectifs de réduire de moitié une telle pauvreté d'ici 2015. L'espérance de vie en Afrique subsaharienne est toujours de moins de 15 ans et le taux de mortalité infantile est de plus d'un sur 10. Ce type de statistiques n'est que trop familier, comme le sont les données sur le SIDA, les décès liés à la malnutrition et aux causes connexes, et l'ensemble des conséquences tragiques de la profonde pauvreté dans laquelle naissent tellement de millions d'humains. La rationalisation pour l'annulation de la dette est largement comprise et appuyée, alors la question est plutôt quant à savoir si c'est encore ou non un problème.
S'ils ont les moyens pour se le permettre, pourquoi est-ce que la Banque mondiale et le FMI résistent si ardemment ? Les institutions veulent continuer leur contrôle des économies des pays en voie de développement pour s'assurer qu'il reste dans le système de marché.
On dit aux pays pauvres qu'ils doivent « mériter leur présence au sein de l'économie mondiale ». Ce que ça veut réellement dire c'est qu'ils doivent remettre leurs ressources naturelles et humaines aux entreprises. Pour recevoir l'allégement de leur dette, les pays pauvres doivent privatiser leurs opérations actuelles en matière de pétrole, de gaz et de mines et permettre l'expansion de nouvelles opérations. Les services publics, comme l'électricité, le transport et les télécommunications et même l'approvisionnement en eau, doivent aussi être privatisés.
L'hésitation peut se révéler être coûteuse. Même un pays comme la République du Congo, qui essaie d'émerger d'une longue période de dictature et de guerre civile, vient juste de se faire dire qu'il n'obtiendrait pas d'allégement de la dette, en majeure partie à cause de son trop lent processus de privatisation.
La privatisation pourrait être plus justement appelée « corruptionalisation », d'après Joseph Stiglitz, l'homme qui était l'économiste en chef de la Banque mondiale il n'y a pas deux ans de cela. La privatisation rapide et forcée dans un contexte de pauvreté endémique encourage la corruption et le capitalisme de réseau. Stiglitz affirme que les leaders nationaux ne s'opposent pas souvent aux demandes du FMI et de la Banque mondiale, en sachant qu'ils peuvent obtenir des commissions déposées dans des comptes suisses en échange de leurs ressources naturelles.
En ce qui concerne les prêts qui sont offerts par la Banque mondiale en matière de développement, l'institution dépense des milliards de dollars sur des projets qui n'ont rien à voir avec la réduction de la pauvreté. On n'arrive à rien en encourageant l'autonomisation des pauvres et des marginalisés. Essayer de justifier ce refus d'annuler la dette en soulignant à quel point ces pays en ont besoin est juste absurde.
Les pays du G7 sont engagés à annuler entièrement la dette. Il est grand temps que le FMI et la Banque mondiale en fassent autant, et ce, sans conditions.
Derek MacCuish est coordonnateur de programmes au Comité pour la justice sociale à Montréal et analyste des politiques pour l'Initiative d'Halifax, une coalition d'organisations pour le développement et les droits de la personne.


