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CAMPAGNE D'ANNULATION DE LA DETTE – État des lieux

Par Ernie Schibli

La même époque de l'année dernière fut une période particulièrement intense pour les membres du Comité pour la justice sociale, comme pour tous ceux des nombreuses organisations impliquées dans le Jubilée international de la campagne pour l'annulation de la dette. Nous étions pris dans une course folle à la signature, devant en réunir autant que possible pour la pétition appelant les leaders du G7(G8?) à annuler la dette extérieure des pays les plus pauvres, et à mettre en marche une réforme du système économique international afin que de telles dettes ne réapparaissent plus jamais. Au CJS, nous étions bien décidés à expliquer le problème de notre mieux à ceux que nous invitions à signer la pétition et par conséquent, nos kits éducatifs sur la dette étaient très demandés. Nous en avions quatre, et certains week-ends ils étaient tous de service, l'équipe et les bénévoles quadrillant le Québec et l'Ontario du sud pour donner des présentations en anglais ou en français.

Comme vous le savez, en termes quantitatifs la campagne ou, pour être plus précis, les campagnes internationales ont été plutôt fructueuses et les pétitions signées par plus de 17 millions de personnes à travers le monde ont été présentées en juin dernier au G7 de Cologne, en Allemagne. Aujourd'hui, un an après ces journées intenses, il est temps de dresser le bilan de ce qui s'est passé depuis et d'indiquer à nos lecteurs la direction que semble prendre la résolution de cette question.

Les pétitions à 17 millions de signatures et la publicité autour du Jubilée ont placé les leaders du G7 dans une position qui les forçait à réagir. Comme vous l'avez peut-être lu dans de précédentes éditions du Upstream Journal ou ailleurs, cette réaction fut assez proche du mutisme. Bien sûr, les journaux traditionnels ont annoncé l'annulation de dettes multilatérales à hauteur de milliards de dollars. Dans la pratique, les montants étaient bien moindres, et bien en dessous des sommes réclamées par les pétitions du Jubilée. Le résultat le plus significatif a probablement été l'annonce que la diminution de la pauvreté serait dorénavant un thème central des futurs programmes de réduction de la dette. De plus, il était question que l'Initiative pour les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) s'étende à un plus grand nombre de pays, les soulageant davantage et plus rapidement. Cependant, les programmes d'ajustement structurel, tellement décriés par les organisations populaires tant au Nord qu'au Sud, sont restés en place. Depuis, cependant, il y a eu un peu de mouvement du côté du FMI. Les Facilités d'ajustement structurel renforcées (FASR), appellation plus formelle des PAS, ont été remplacées par les Facilités pour la réduction de la pauvreté et la croissance (FRPC). Reste encore à savoir si cela représente une vraie bonne nouvelle pour les démunis du monde, ou si ce n'est qu'une tentative cynique de camoufler le statu quo derrière une nouvelle appellation sonnant mieux.

A la fois avant et après Cologne, quelques états membres du G7 avaient également annoncé des programmes d'annulation de dettes bilatérales pour certains des pays les plus pauvres. Quelle était la part d'allègement réel et la part de creuse rhétorique, cela reste à déterminer pour le moment. Le Canada, par exemple, a annoncé en mars 1999 l'annulation de dettes bilatérales avec des pays comptant parmi les plus pauvres. Cela fut présenté comme prenant effet immédiatement alors qu'en réalité, seul un pays pour l'instant - le Bangladesh - a bénéficié en décembre dernier d'une annulation effective de sa dette. Même le Honduras, l'un des pays les plus durement touchés par l'ouragan Mitch, devra probablement attendre des années avant que l'annulation de sa dette envers le Canada soit finalement appliquée.

Entre temps, les partisans de l'annulation n'ont pas chômé non plus. La pétition du Jubilée n'était pas notre seule activité, bien que ce fût la plus médiatisée. Il faut cependant être prudent : la campagne pour le Jubilée a si bien réussi à attirer l'attention des médias et stimuler l'imagination du public, que cela a conduit certaines personnes à croire que le Jubilée est la seule action qui ait été entreprise. Il faut rappeler que le Jubilée, en particulier au Canada mais aussi ailleurs, est une initiative liée à l'église Catholique. Beaucoup d'organisations ( dont par exemple de nombreux membres de la Halifax Initiative au Canada ) qui ne sont pas reliées au Jubilée, ont également appelé à un allègement significatif de la dette des pays pauvres du monde.

Le Jubilée, d'un point de vue international.

Tandis que Cologne marquait un tournant dans la vie de l'Initiative Jubilée internationale, cela fut aussi l'occasion de découvrir des différences majeures d'opinion entre, grosso modo, les organisations Nord et Sud du Jubilée. Avant Cologne, la responsabilité de l'Initiative reposait sur les pays du Nord, et particulièrement sur la Grande-Bretagne. Ainsi, ces pays décidaient dans une large mesure quels étaient ceux qui devaient être inclus dans la liste des nations destinées à bénéficier d'un allègement de leur dette, sous quelles conditions et quelle stratégie adopter pour la campagne. L'une des principales causes à cela était que les pays du Nord les plus importants sont également les nations créancières et celles qui ont de loin la plus grosse influence sur les Institutions Financières Internationales (IFI) comme le FMI et la Banque mondiale.

A Cologne et chaque fois depuis, de nombreuses organisations du Sud pour le Jubilée ont clairement fait comprendre qu'elles ne se voyaient pas comme la queue du chien du proverbe, mais au contraire comme jouant un rôle majeur, sinon le rôle principal pour déterminer la direction que prendra le Jubilée. Comme peuvent en attester les lecteurs de l'Agenda 2000 Amérique Latine, beaucoup des gens du Sud n'envisagent pas la question de la dette de la même façon que ceux du Nord. Au minimum, ils considèrent que le Nord en est en grande partie responsable. 500 ans ou plus d'exploitation coloniale, la destruction de nombreux milieux naturels à travers le monde, des principes commerciaux inéquitables, le soutien de dictateurs dans des pays du Sud, l'implication du Sud dans les guerres du Nord ainsi que le contrôle du système bancaire international placent le Nord au coeur du problème. En fait, pour beaucoup de gens du Sud comme pour certaines personnes des pays riches, le Sud n'est en rien redevable au Nord, quoi que peuvent en dire les registres des banques. C'est le Nord qui lui doit une compensation pour tous les dommages infligés. Et dans ce cas, pourquoi serait-ce alors les gens du Nord, même les mieux intentionnés, qui décideraient quel pays doit voir sa dette annulée et à quelles conditions? Pourquoi devrions-nous prêter la moindre attention à la nouvelle facilité de réduction de la pauvreté du FMI, si elle considère toujours le Sud comme responsable de sa dette?

En novembre 1999, les représentants de 35 campagnes du Jubilée pour le Sud se sont réunis à Johannesburg en Afrique du Sud et ont formé le Jubilée Sud, dont les objectifs stratégiques sont :

Le Jubilée au Canada


Comme il en a déjà été question, l'Initiative oecuménique canadienne pour le Jubilée (IOCJ) est le produit d'un certain nombre d'églises chrétiennes et d'organismes (le CJS, organisation séculière, est une exception à la règle). Depuis ses débuts, il se différencie quelque peu des autres programmes de Jubilée nationaux en ce qu'il n'a jamais considéré la dette des pays pauvres comme son seul cheval de bataille. Tirant son inspiration du Lévitique des écritures juives, l'IOCJ a un programme à trois volets: le premier a été la dette; le second, lancé en septembre 1999, a pour thème la répartition des richesses et concerne aussi bien le Canada que le Sud. Et le troisième enfin, attendu pour cette année se préoccupe de la préservation de notre environnement. Ce ne sont pas trois campagnes d'une durée de un an, mais plutôt des programmes en cours lancés sur une période de trois ans. En ce qui concerne son travail sur la dette, l'IOCJ s'est efforcé d'établir des liens étroits avec ses partenaires du Sud et de comprendre leur point de vue. Par conséquent, l'IOCJ et ses membres, CJS compris, ont attendu de voir les positions et les stratégies que les campagnes du Sud adopteraient à Johannesburg. Dans le même temps, l'IOCJ a encouragé le public à envoyer des cartes postales au gouvernement canadien, pour demander que le Canada remplisse sa promesse de mars 1999 d'annuler les dettes bilatérales en cours avec les pays pauvres.

Halifax Initiative

Notre travail en partenariat avec les autres organisations de la Halifax Initiative Coalition - développement, droits de l'homme, travail, environnement, église - vient de notre désir de changer les institutions qui dominent le monde de la finance, pour l'instauration d'un ordre mondial plus équitable.

Le CJS est profondément impliqué à plusieurs niveaux: l'allègement de la dette par le FMI, la Banque mondiale et d'autres institutions, l'évolution d'une nouvelle structure pour la réduction de la pauvreté au sein de ces institutions et la réforme de Exportation et Développement Canada (EDC) qui est responsable de presque toutes les dettes des pays pauvres envers le Canada.

Il s'agit d'une approche très terre-à-terre. Par exemple, la Halifax Initiative vient juste de publier un rapport détaillé spécifiant nos réclamations quant à la réforme de l'EDC. La section sur la dette, rédigée par le CJS, appelle à des considérations particulières pour les pays pauvres endettés. L'EDC devrait, par exemple, prouver que ses prêts contribuent à une croissance de qualité, au progrès social et à la stabilité économique de ces pays. Il ne devrait pas s'attendre à ce que le gouvernement canadien le tire d'affaire en cas de cessation de paiement des échéances, comme c'est le cas actuellement.

Nous continuons à rencontrer des représentants officiels du gouvernement afin de faire passer nos recommandations, dont beaucoup ont été intégrées dans celles du Comité permanent du département des Affaires étrangères qui s'occupe des règles régissant l'EDC, et nous insistons pour être sûrs que nos autres recommandations seront elles aussi prises en compte.

– Ernie Schibli, 2000