La générosité du Canada se fait moins charitable dès qu'il s'agit d'annuler les dettes de pays insolvables.
Par Derek MacCuishQuelles sont les limites de notre conscience collective, pour ce qui est de la pauvreté du Tiers-monde? L'aide étrangère diminue mais le plus important, c'est que la générosité du Canada est moins que charitable lorsqu'il est question d'annuler les dettes des pays les plus pauvres.
On peut mesurer ces limites de façon assez précise. Souvenons-nous de l'annonce en mars dernier, stipulant que le Canada annulerait toutes les dettes des pays les moins avancés. Au cours des onze mois qui ont suivi, un seul pays en a bénéficié. A hauteur de combien? 600.000 dollars.
Le programme d'annulation de la dette a surgi comme une opération de pacotille. Au lieu de traiter les dettes de quinze des pays les moins avancés devant de l'argent au Canada, le Ministère des finances n'en envisage que quatre.
Il y a également des pays classés pauvres et très endettés qui doivent de l'argent au Canada. Les vingt-trois pays appartenant soit à cette catégorie, soit à celle des "pays les moins avancés" (la plupart font partie des deux) doivent au Canada un tout petit peu moins de 1.2 milliards de dollars. Une somme à couper le souffle pour la plupart d'entre nous, si l'on considère ce qu'elle représente pour les populations les plus pauvres de la planète. C'est pour eux une dette qu'il est impensable de pouvoir payer un jour, tandis qu'ils n'ont même pas de quoi se nourrir, s'habiller et instruire leurs enfants. Ils vivent dans des pays où la majorité des filles, pourvu qu'elles survivent, ne termineront pas l'école primaire et ne dépasseront pas les 45 ans en moyenne.
"Qui meurt paie ses dettes", comme dirait Shakespeare dans La Tempête. Peut-être qu'une citation plus appropriée au monde d'aujourd'hui serait celle de l'évêque africain, qui demanda : " Combien de fois devrai-je payer pour l'arme qui a tué mon père?"
La crise de la dette du Tiers-monde est l'héritage le plus désolant de l'histoire post-coloniale, mais les temps où les plus vils dictateurs trouvaient aisé de se remplir les poches - et ils y étaient d'ailleurs encouragés - sont aujourd'hui largement révolus. De nos jours, il est communément reconnu que l'allègement de la dette est à la fois approprié et nécessaire pour que les populations des pays les plus pauvres aient une chance d'améliorer leur qualité de vie.
La quasi-totalité des dettes des pays pauvres a été contractée avec Exportation et Développement Canada, une entreprise publique dont le rôle est de soutenir la communauté commerciale canadienne et son désir d'expansion à l'étranger. Elle a prêté de l'argent aux pays du Tiers-monde sans se soucier des éventuels dommages sociaux ou environnementaux.
Nous avons une responsabilité en tant que pays. Au-delà de la simple rhétorique, nous devons la mettre en pratique. Il ne s'agit pas d'être avare quand on parle des dettes des plus démunis, des dettes qu'ils ne peuvent pas et qu'ils ne devraient pas payer. Trop souvent, ces dettes ont été contractées par des dirigeants corrompus ou en vertu d'intérêts commerciaux peu concernés par la communauté qui aurait à les rembourser.
Il faut savoir que presque toutes les dettes impayées au Canada sont le résultat de politiques de soutien d'intérêts commerciaux, et non de soutien des intérêts de populations qui paient aujourd'hui ces dettes au prix de leurs vies. Tous ces prêts ont été effectués aux taux du marché, faits pour rapporter des bénéfices à Exportation et Développement Canada. Cette entreprise d'état, créée et financée par les deniers publics, tire profit d'une situation d'endettement et de pauvreté qui devrait appartenir à une époque révolue, à celle de Charles Dickens et de la prison pour débiteurs.
Le gouvernement envisage actuellement d'alléger la dette de la Tanzanie, de Madagascar, de l'Honduras et "peut-être" de la Zambie. Enfin. Il attend que la Banque mondiale et le FMI donnent leur feu vert pour ces pays, et qu'eux-mêmes achèvent leur propre processus de réduction de la dette. Cela devrait prendre deux ou trois ans, si tout se passe bien.
Pour ce qui est d'annuler la dette des autres pays pauvres et endettés, il semble que c'est une chose que la conscience de notre gouvernement ne pourra pas supporter . Ne pas prendre 600.000 dollars à la population du Bangladesh est le mieux qu'il puisse faire, quelques neuf mois après s'être autocongratulé d'avoir été le premier du monde industrialisé à décider d'un allègement de la dette.
L'homme qui fixe les limites au bord de notre conscience collective est Paul Martin. Il les a ancrées bien plus profond dans le compatissant que ce à quoi l'on aurait pu s'attendre. Ces peuples vivent dans une misère noire, qui dépasse l'entendement de la plupart d'entre nous. Ils méritent plus que le minimum que nous ayons à fournir, et devrait recevoir le maximum de ce que nous pouvons offrir.
La question n'est pas de savoir combien cela va coûter aux Canadiens. La question c'est de savoir si une agence comme Exportation et Développement Canada peut s'en sortir sans soutirer de l'argent aux démunis. Il est certain que notre conscience nationale en attend bien plus que ce qui a été accompli jusqu'à présent


