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Qu'est-ce que la justice sociale ?


Nous recevons plusieurs courriels au Comité pour la justice sociale, mais un courriel envoyé en octobre par une jeune australienne de 14 ans a vraiment attiré notre attention.

« Mon nom est Louisa Reynolds et je suis une étudiante de 14 ans. Je suis en 9e année et j'habite en Australie. Je vous écris à propos de votre site Web.

Il est, en fait, très utile, mais je suis présentement en train de faire un devoir de religion sur la justice sociale. Tout ce que je voulais, c'était définir le terme « justice sociale » et avoir quelques exemples de ce que c'était. Je croyais être capable de trouver toutes ces informations sur votre site Web.
Pourtant, votre site n'a pas réussi à m'aider dans mon projet comme tout site Web le devrait.
Je vous demande, si vous avez un site sur la justice sociale, d'en définir au moins le terme principal.
Je suis désolée de vous faire part de mon mécontentement, mais je crois que si vous êtes un comité pour la justice sociale, vous devriez prendre les mesures nécessaires pour changer la situation et faire des petits ajouts.

Sincèrement, Louisa Reynolds »

C'est avec plaisir que nous essyons de relever le défi que Louisa nous a donné. Nous avons besoin, à l'occasion, de réévaluer ce que nous sommes. Nous avons décidé de voir si nous pouvions commencer notre examen du concept de « justice sociale » en demandant à une de nos jeunes et brillantes bénévoles de nous donner une définition actuelle. Elle nous en a donné beaucoup plus...


« Justice sociale ? »

par Laura Butler

Croissance économique contre Développement humain : La justice sociale ne peut vraiment être définie qu'en contexte.

Le système de capitalisme de marché qui gouverne notre monde est instable, et c'est la dynamique même sur laquelle repose le capitalisme – la concurrence – qui est la source de cette instabilité. Par définition, la concurrence engendre des gagnants et des perdants, mais comme le capitalisme concurrentiel se mondialise, le gouffre entre les gagnants et les perdants s'accroît. La pollution de l'environnement naturel, une crise financière et des troubles sociaux sont des résultats prévisibles du système actuel.

Le capitalisme de marché a amené des richesses inédites à plusieurs et a fourni les moyens d'effectuer des améliorations à la qualité de vie. L'espérance de vie et le taux d'alphabétisation ont augmenté tandis que les taux de fertilité et de mortalité infantile ont chuté. En d'autres termes, le développement humain a eu lieu. Ceux et celles qui ont profité du capitalisme ont une plus grande variété de choix et de libertés que jamais.

On se demande si ces bénéfices peuvent s'étendre plus largement de sorte que la qualité de vie augmente pour tous, et non pour un groupe restreint seulement. La réponse du capitalisme au développement humain réside en une croissance économique dynamisée. Après tout, le capitalisme a fourni les moyens d'accroître les choix et les libertés par le passé. Alors pourquoi tout cet anti-capitalisme ? Pourquoi les protestations ? Les gens du Sud ne méritent-ils pas les mêmes occasions que nous avons dans le Nord ?

La réponse est oui, sans équivoque. Cependant, nous ne devons pas confondre les « moyens » avec la « fin », ni la « croissance économique » avec le « développement humain ». Ce qui est encore plus important, c'est que nous ne devons pas laisser les autres tenter de nous confondre non plus.

L'idée d'un développement humain est fragile puisque les gens ont des perceptions différentes de ce que constitue le développement ou l'amélioration. J'ai toujours trouvé que la définition du développement humain qui est, selon Sen, « l'accroissement des libertés et des choix », était à la fois forte et flexible. En extrapolant à partir de cette définition, la justice sociale signifie que tous les membres d'une société ont l'égalité des chances d'accéder à ces libertés et à ces choix en décidant comment vivre leur vie.

Malheureusement, le capitalisme de marché actuel met un frein à plusieurs libertés et choix. La confiscation des terres ancestrales au Mexique afin de faire place aux autoroutes et aux maquillas est un exemple simple qui capture l'essentiel de la notion abstraite « de dynamique interne instable » à laquelle j'ai fait référence un peu plus tôt. Accordez-moi encore un peu de votre temps et je vous montrerai comment l'exemple ci-dessus est, en fait, le dénouement inévitable du système capitaliste d'aujourd'hui.

La banalisation du travail et de l'argent

D'abord, nous devons être clairs quant au rôle du travail et de l'argent [les gens et l'argent, en d'autres termes] en matière de capitalisme.

Le libre-échange est la dernière manifestation de la mondialisation du capitalisme, et les gouvernements de partout dans le monde travaillent pour faciliter cette concurrence. Les obstacles auxquels devait faire face le commerce sont abolis pour permettre à la magie du marché concurrentiel de fonctionner. Certains de ces obstacles tels que les mesures tarifaires sont évidents, mais d'autres qui le sont moins sont tout aussi importants. Afin d'être concurrentiel dans ce monde capitaliste, les gouvernements d'aujourd'hui transforment le marché du travail et libéralisent les marchés financiers.

La théorie d'économie néo-libérale appelle à un fonctionnement sans embûche du marché, le travail doit être le plus « flexible » que possible afin de répondre de façon concurrentielle aux signaux de marché, et le capital [l'argent] doit être libéré afin de faciliter ces opérations en bourse.

Cependant, l'État se doit consilier les exigences économiques avec les réalités de la société. Par exemple, il doit pourvoir l'argent à l'économie pour éviter les inflations et les dévaluations. Par contre, sur un marché purement capitaliste, l'argent lui-même doit être transformé en produit qui peut être acheté et vendu en toute liberté. De récentes pressions pour libéraliser les comptes financiers internationaux sont la tentative actuelle pour faire de l'argent un produit banal.

Les « Enclosures Acts » de l'Europe du 18e siècle ont réussi à séparer les gens de leur terre [leur « moyen » de production], les transformant ainsi en manœuvres salariés. Ces manœuvres salariés vendent alors leur travail sur le marché du travail. Bingo ! Le travail commence alors à être un « produit ». Un genre semblable d'annexes est en train de voir le jour un peu partout dans le Sud alors que les gouvernements cherchent à privatiser les terres ancestrales ou collectives et à encourager une main-d'œuvre concurrentielle et moderne.

Le travail est simplement l'activité d'humains, la terre est juste l'environnement naturel avec des actes-titres, et la masse monétaire est nécessairement contrôlée par le gouvernement. Pourtant, la construction économique sur laquelle de vraies politiques avec des impacts réels sont basées considère que la terre, le travail et l'argent agissent comme de vrais produits. La terre, le travail et l'argent ne sont pas de vrais produits et ils n'agissent certainement pas en tant que tels.

Polanyi et « La Grande transformation », comme je l'ai mentionné d'entrée de jeu, ne sont pas de nouvelles observations. La banalisation des terres, du travail et de l'argent a d'abord été notée par Polanyi et appelée « La Grande transformation ». Polanyi allègue que l'émergence du marché capitaliste nécessite un changement fondamental dans la relation entre la société et l'économie. Avant le 19e siècle, l'économie n'était pas « autonome » [comme elle se doit de l'être, selon la théorie économique] mais était subordonnée à la société et régie par la politique, la religion et les relations sociales.

Pour que le marché capitaliste autoréglementé fonctionne correctement, la société doit être subordonnée à la logique de ce marché, c'est-à-dire que le travail, la terre et l'argent doivent agir en tant que produits.

« Ultimement, c'est pourquoi le contrôle du système économique par le marché représente une conséquence énorme pour l'ensemble de l'organisation de la société : cela signifie que le fonctionnement de la société devient un allié du marché. Au lieu d'intégrer l'économie aux relations sociales, les relations sociales sont intégrées au système économique. »

– Karl Polanyi.

Les protagonistes du système économique mondial font la promotion de l'État en tant que facilitateur du marché et les États d'aujourd'hui poussent avec ferveur la société et les ressources naturelles à devenir des produits. Les bouleversements sociaux, la pollution environnementale et la crise financière sont considérés comme des ajustements regrettables mais nécessaires qui profiteront, à long terme, à tous. Pour que ce nirveau économique soit atteint, néanmoins, les gens, les terres et l'argent devront agir aussi étroitement et artificiellement que la théorie académique qui soutient l'approche actuelle. C'est à cause de cette incongruité entre la réalité et les demandes de la théorie économique que le capitalisme ne fournit pas plus de libertés et de choix à la majorité dans le Sud ; les gens sont plus qu'une simple main-d'œuvre, et la terre est plus qu'une simple ressource.

Est-ce que la « fin justifie les moyens » ?

En fait, ces « transactions nécessaires » sont si destructrices que beaucoup d'entre ceux qui sont affectés protestent que leurs libertés et leurs choix sont, en réalité, réduits. Quand nous parlons à un Mexicain qui a été évincé de terres ancestrales collectives pour faire place à une autoroute et à qui la seule possibilité qui s'offre est de travailler dans un atelier de misère ou une prochaine maquilla, il est difficile d'être en désaccord. Le modèle économique néo-libéral est actuellement en train de saboter la « fin » qu'est le développement humain qui était originalement la motivation du modèle.

Pourtant, les gens ne restent pas à regarder passivement leurs libertés et leurs choix être subordonnés par les demandes voraces du capitalisme mondial. Comme les conséquences du marché libre sont évidentes, les gens rejettent le modèle qui les mènerait à leur propre destruction et se retirent du capitalisme mondial. Les gouvernements actuels, comme avant, font face à une pression intérieure et à la critique de leur politique en matière d'économie.

« Le Mal inévitable dont on souffrait patiemment semble insupportable dès qu'on conçoit l'idée de s'y soustraire. »
– De Tocqueville.

Les résultats de cette pression croissante sur les États afin qu'ils protègent leurs citoyens des machinations du marché sans concurrence se résolvent d'une des deux façons suivantes ; soit l'État écoute et intervient pour régner sur l'économie [retournant à une position plus intégrée, dans les mots de Polanyi], soit il y a désintégration sociale.

« L'histoire entière d'amélioration sociale n'a été qu'une série de transitions, par le biais desquelles une coutume ou une institution après l'autre a passé du statut de soi-disant nécessité primaire au sein de l'existence sociale au rang d'injustice et de tyrannie internationalement stigmatisée. »

– John Stuart Mill.

Prenons une brève pause pour réviser notre position jusqu'à maintenant :

La théorie économique néo-libérale affirme que la terre, le travail et le capital [l'argent] doivent agir en tant que produits pour que le concept de concurrence fonctionne. La concurrence mènera à une croissance économique qui, à son tour, mènera au développement humain. Il peut y avoir quelques ajustements difficiles, mais à long terme, c'est pour le mieux de tous.

Polanyi allègue que ces « ajustements difficiles » surviennent parce que c'est contre la nature de la terre, du travail et du capital [l'argent] d'agir comme de vrais produits. Pendant que les ajustements difficiles deviennent trop douloureux et que les gens protestent, l'État régnera sur l'économie jusqu'à la prochaine fois. Un profil cyclique se dessine alors, l'économie dominant d'abord la société, puis vice-versa.

Cependant, le cycle a été perturbé et les objectifs, déplacés, alors que l'économie s'est mondialisée. Les règles ont changé.

Mondialisation : économie et société

Polanyi, De Tocqueville et Mill écrivaient avant l'époque de la mondialisation quand l'État avait une grande marge d'autonomie pour répondre à ses citoyens. Aujourd'hui, la politique économique est conçue à l'échelle internationale plus qu'à l'échelle nationale. Les gouvernements du Nord manipulent ceux qui possèdent un puissant levier sur les dettes dues par le Sud afin de faire avancer les conditions favorables à la mondialisation du capitalisme. La situation est clairement illustrée par l'usage excessif de ces conditions dont font preuve le FMI, la Banque mondiale et l'OMC pour s'assurer du retrait des obstacles au commerce, lesquels gênent la mondialisation du capitalisme dans le Sud.

Aujourd'hui, les protestations populaires contre les « douloureux-mais-nécessaires-ajustements » n'ont pas d'impact sur ceux qui prennent les décisions d'envergure sur la direction et la vitesse de l'économie puisque les décideurs concernés se trouvent à Washington, et non à Mexico. Comme les États-nations ont moins de portée pour protéger leurs citoyens des effets du marché, leur seule autre option – le bouleversement social – devient de plus en plus fréquente. Les États-nations concernés sont priés d'attendre et de patienter pendant les ajustements. En retour, on leur promet une prospérité future et une croissance économique qui vont leur apporter un développement humain.

Malheureusement, ça ne se produira pas. Les gouvernements du Nord ressentent aussi une pression de la part de leurs propres citoyens qui se sentent concernés par le capitalisme mondial, et ces citoyens veulent qu'on leur réponde. Pendant que les pays du Sud sont forcés de réduire les obstacles au commerce, leurs riches homologues du Nord gardent en place, et même augmentent, leurs protections. Les tarifs comme ceux de l'accord Multi-fiber, de l'acier américain, de la Politique agricole commune servent à protéger les sociétés du Nord des machinations douloureuses du marché capitaliste et à assurer qu'une plus garnd proportion des bénéfices de la globalisation économique du Nord.

C'est un exemple du Pays de Polanyi qui intervient pour protéger ses citoyens. Dans le Nord, l'État n'est pas capable de faire des transformations pour « intégrer » l'économie aux besoins de la société. Dans le Sud, les conditions exigées font en sorte que ce ne soit pas une option : les sociétés du Sud seront soumises au marché. Des ajustements douloureux seront exportés dans le Sud sous le nom de « développement ». Les modèles néo-libéraux promettent un développement humain par le biais d'une croissance économique, mais l'impact de cette prescription met un frein aux libertés et aux choix déjà limités.

Le but ultime de la croissance économique est d'améliorer les choix et les libertés des parties concernées. Il ne doit pas être assombri par une poursuite sans relâche d'une croissance pour la croissance. Gindin définit brièvement la justice sociale comme étant « la poursuite d'une société qui favorise et encourage le développement complet et mutuel de toutes les capacités de l'ensemble de ses membres ». Dans une société en phase de se mondialiser, cela signifie que l'objectif d'accroître les libertés et les choix d'un groupe ne doit pas se faire aux dépens d'un autre.